L’Afrique peut devenir un acteur majeur du green business

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 23 juillet 2009

Actuellement perçus comme une contrainte et n’étant pas encore une priorité pour plusieurs pays africains, le changement climatique et l’écologie offrent pourtant de vastes opportunités pour le continent.

Dans le secteur économique émergent qu’est le green business, n’étant pas à la pointe des innovations technologiques, c’est de sa biodiversité et de son écosystème que l’Afrique peut tirer le plus grand profit et se positionner comme un acteur majeur.

Le continent africain dispose là d’un immense gisement de création d’emplois verts et d’éco-entreprises, de formation des jeunes et de revenus supplémentaires pour les Etats, les collectivités locales et les populations les plus démunies.

Toute la question est de savoir comment valoriser ces richesses et ce potentiel économique, comment valoriser ce capital naturel et l’ensemble des services qu’il peut rendre.

L’enjeu est considérable. Pour référence, une étude du Centre d’analyse stratégique, remise le mois dernier au Ministère français de l’écologie, estime, en moyenne, à 970 euros par hectare et par an les services rendus par la forêt française. Sur cette base de calcul, les 200 millions d’hectares de forêts que représente le Bassin du Congo, deuxième poumon écologique de la planète derrière l’Amazonie, seraient valorisables à 194 milliards d’euros par an, répartis entre l’Angola, le Cameroun, le Congo (Brazzaville), la RDC, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad.

Valeur de stockage du CO2

Il est facile d’estimer la quantité de dioxyde de carbone (CO2) stockée par les arbres pendant leur cycle de vie, et donc, en fonction du coût de la tonne de CO2 sur le marché, de déterminer la valeur économique la forêt africaine (notamment le bassin du Congo).

La Réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation de la forêt tropicale (REDD) permet d’obtenir des crédits carbone. Certes, la Banque africaine de développement gère le Fonds forestier du bassin du Congo, un fonds de 200 millions de dollars, dont les donateurs initiaux sont le Royaume-Uni et la Norvège. C’est sûrement un premier pas encourageant, mais le caractère volontaire de cette contribution et l’absence de données chiffrées sur le montant des émissions de CO2 à compenser, montrent la limite de cette initiative au vu de l’importance du bassin du Congo pour l’avenir du monde. Il est pour le moins urgent que la Banque africaine de développement initie une véritable estimation économique du rôle de la forêt africaine dans le stockage du CO2, en prévision des négociations climatiques qui auront lieu en décembre 2009 à Copenhague, au Danemark.

Intégration de la valeur écologique des arbres dans le prix du bois

Il est également impératif, aujourd’hui, d’étudier cette valeur écologique des arbres afin de l’intégrer dans le prix de vente du bois en tant que matière première.

Il s’agit d’établir une équité entre les bénéfices des Etats producteurs de bois et les industries d’exploitation et de transformation, qui bénéficient nettement de cette filière. La finalité n’est pas de pénaliser les industriels, mais de définir un prix pour l’exploitation du bois qui encourage la transformation dans le pays producteur et qui permet une gestion durable de la forêt (boisement et reboisement avec création d’emplois pour les populations locales).

Rôle de la forêt dans la préservation des ressources hydriques

Si l’évaluation économique du rôle de la forêt dans la lutte contre le changement climatique est relativement aisée, l’exercice est un peu plus difficile si on le considère dans le stockage et l’approvisionnement en eau, qui est pourtant l’une des ressources indispensables à l’autosuffisance alimentaire et au développement d’activités économiques. Quelle valeur économique accorder aux forêts africaines dans leur rôle de tampon hydrique ? Le couvert végétal a un impact important sur l’alimentation des nappes phréatiques souterraines et les cours d’eau. Comment traduire ces fonctions en indicateurs économiques ?

Manque à gagner agricole

Préserver la forêt oblige à ne pas utiliser les terres pour d’autres secteurs d’activités, comme l’agriculture, pourtant cruciale pour l’autosuffisance alimentaire et le développement économique de l’Afrique. Le continent doit exiger des compensations pour la sauvegarde de ce bien commun à l’humanité.

Valeur de la biodiversité africaine

La forêt africaine, de part sa richesse, regorge de nombreux principes actifs indispensables à la fabrication de médicaments. Quelle estimation monétaire pour la pharmacopée africaine qui contribue à la prospérité de l’industrie pharmaceutique, et dont les Africains ne bénéficient tque très peu ? Dans le même contexte, peut-on estimer la valeur culturelle de la biodiversité et des écosystèmes pour les populations locales ? Dans le bassin du Congo par exemple, comment évaluer les impacts de la transformation et de la modification de la forêt sur le mode de vie et la culture des Pygmées ?

Des gisements d’emplois verts pour l’Afrique

L’évaluation économique et la valorisation de la forêt et de la biodiversité peuvent, à court terme, générer de nombreux emplois pour les chercheurs et les jeunes diplômés africains dans différents domaines (sociologues, biologistes, ethnologues, écologues, économistes, etc.), car la discipline est nouvelle et nécessite un travail transversal et pluridisciplinaire. A moyen terme, la création d’emplois verts touchera les populations rurales par le développement de nouveaux métiers (analyste de la biodiversité, reconversion des pêcheurs, etc.). A long terme, on prévoit la création de banques de compensation écologique et de fonds d’investissement pour la biodiversité en Afrique.

Les décideurs politiques : acteurs incontournables de la compensation de la biodiversité

Depuis les années 70, les Etats-Unis ont mis fin à la « gratuité de la nature » avec la création des banques de compensation (Mitigation Banks). En effet, la loi sur la préservation des zones humides (Clean Water Act) permet aux opérateurs dont les activités ont un impact sur une zone humide de contribuer financièrent à la préservation d’une autre zone humide. De nombreuses entreprises se sont ainsi positionnées sur ce nouveau marché. Une étude récente démontre cependant que seules 46% des zones détruites ont été restaurées.

La France s’est également positionnée sur ce créneau, avec la création, en février 2008, de la CDC Biodiversité, filiale de la Caisse des dépôts et de consignation, dotée de 15 millions d’euros. Elle intervient auprès des entreprises, des collectivités, des maîtres d’ouvrage et des pouvoirs publics, dans leurs actions en faveur de la biodiversité : restauration, reconquête, gestion, valorisation et compensation. L’un de ses projets phares est la réhabilitation de 357 hectares d’une ancienne exploitation arboricole à Saint-Martin-de-Crau dans les Bouches-du-Rhône (sud de la France), qui a perdu près de 80% de sa superficie originelle et a été classée réserve naturelle nationale en 2001. Selon les calculs de la CDC Biodiversité, un opérateur qui, après avoir détruit une formation steppique, voudrait s’acquitter de ses obligations de compensation dans cette zone, devrait débourser 35.000 euros pour un hectare. La compensation de la biodiversité, mise en œuvre actuellement en France, est l’application d’une loi de 1976 sur les installations classées, qui indique que tous les projets doivent faire l’objet d’une étude d’impact présentant, entre autres, les mesures envisagées pour supprimer, réduire et, si possible, compenser les dommages d’un projet sur l’environnement.

Thierry Téné pour Les Afriques (France – Suisse)

Thierry Téné est directeur d’A2D Conseil, expert et formateur sur le développement durable, la RSE et le green business.
© DR

 

Source: http://www.infosdelaplanete.org/5499/l-afrique-peut-devenir-un-acteur-majeur-du-green-business.html

 

Publié dans COMMERCE ET DEVELOPPEMENT, COOPERATION INTERNATIONALE, DEVELOPPEMENT, ECONOMIE, EDUCATION, ENVIRONNEMENT et DEVELOPPEMENT DURABLE, FORMATION, GOUVERNANCE, RECHERCHE ET DEVELOPPEMENT, SCIENCE, SOCIETE, TECHNOLOGIE | Pas de Commentaire »

Le Pacte du Logiciel Libre à la conquête du Parlement européen

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 1 avril 2009

Le Pacte du Logiciel Libre à la conquête du Parlement européen dans INFORMATIQUE moz-screenshot

Published on April (http://www.april.org)

À l’occasion des élections européennes de juin 2009, l’April lance une nouvelle campagne sous la bannière de l’initiative Candidats.fr [1] : tous les citoyens attachés au Logiciel Libre [2] sont invités à proposer le Pacte du Logiciel Libre aux candidats. Le Parlement européen est effectivement le théâtre de débats majeurs pour le Logiciel Libre et les standards ouverts. L’April souhaite par cette campagne prévenir le retour des brevets logiciels, les atteintes à la neutralité des réseaux, et favoriser l’interopérabilité et la libre concurrence sur le marché européen du logiciel. L’April souhaitant que cette campagne soit l’occasion de sensibiliser aussi largement que possible les futurs députés européens elle propose à tous les citoyens européens attachés au Logiciel Libre de se joindre à cette campagne. L’April propose donc, avec l’association italienne Associazione per il Software Libero, un portail européen.

L’initiative Candidats.fr de l’April invite les citoyens à contacter les candidats aux élections européennes pour leur proposer le Pacte du Logiciel Libre. Le Pacte du Logiciel Libre est un document simple permettant aux électeurs de savoir quel candidat dans leur circonscription a conscience des enjeux du Logiciel Libre et s’est engagé à promouvoir et défendre les libertés qui y sont associées.

Le Pacte du Logiciel Libre est également un outil permettant à tous les citoyens attachés au Logiciel Libre de sensibiliser les candidats quant à la responsabilité qui sera la leur s’ils sont élus. Le Pacte du Logiciel Libre s’inscrit donc dans une double démarche citoyenne  fournir une base au dialogue entre les citoyens et les élus avant les élections autour des enjeux du Logiciel Libre, et disposer d’engagements clairs pris en conscience.

Le Logiciel Libre est une opportunité pour le public, la France et l’Europe mais de nombreuses menaces pèsent sur son avenir. Au niveau européen, il s’agit de prévenir le retour des brevets logiciels, les atteintes à la neutralité des réseaux, et de s’opposer aux tentatives d’imposer le « trusted computing », véritable informatique déloyale, comme norme technique. Mais l’objectif est aussi de mettre un terme à la vente liée des ordinateurs et des systèmes d’exploitation, de réviser la directive EUCD, de mettre en place un véritable droit à l’interopérabilité et de favoriser l’utilisation de logiciels libres et de standards ouverts dans les administrations et établissements publics européens.

« Le Parlement européen vote les directives qui s’appliquent ensuite dans notre droit national, à l’instar de la directive EUCD transposée par la loi DADVSI. Il est donc essentiel que les eurodéputés soient sensibilisés aux enjeux du Logiciel Libre, afin que le droit européen ne soit pas porteur de discriminations pour les développeurs comme pour les utilisateurs, » déclare Benoît Sibaud, Président de l’April.

Des domaines comme le droit de la consommation ou la réglementation des marchés publics sont également concernés : la vente liée des ordinateurs et des systèmes d’exploitation est largement pratiquée en Europe, et les marchés publics y sont trop souvent orientés sur une technologie en particulier. L’établissement de règles claires est une condition incontournable pour mettre un terme aux abus de position dominantes et aux situations de rente.

« Les futurs eurodéputés doivent prendre conscience que le Logiciel Libre est une opportunité pour l’Europe. La mobilisation de chacun est essentielle pour que les candidats prennent la mesure de l’attachement des citoyens au Logiciel Libre et aux libertés qu’il leur offre, » ajoute Frédéric Couchet, Délégué Général.

L’April souhaite que cette campagne soit l’occasion de sensibiliser aussi largement que possible les futurs députés européens. C’est pourquoi, avec l’association italienne Associazione per il Software Libero [3], elle propose à tous les citoyens européens attachés au Logiciel Libre de se joindre à cette campagne. Les deux associations mettent leurs outils à la disposition de tous. Un portail européen avec un wiki (en anglais) donne accès à toutes ces ressources : http://freesoftwarepact.eu/ [4]

À propos du Pacte du Logiciel Libre

Depuis 2007, l’April sensibilise les candidats aux élections politiques aux enjeux du logiciel libre par l’initiative Candidats.fr (http://www.candidats.fr). L’initiative Candidats.fr s’est inscrite dans les campagnes présidentielle et législative de 2007, et a poursuivi son action lors de la campagne des municipales et des cantonales en 2008.

Par l’initiative Candidats.fr et un Pacte du Logiciel Libre à signer, et grâce à la mobilisation de chacun, l’April appelle les candidats à s’engager en faveur du logiciel libre. 72 signataires siègent aujourd’hui à l’Assemblée nationale.

Le Parlement européen est le théâtre de discussions cruciales, qu’il s’agisse de brevets logiciels, d’interopérabilité ou encore de neutralité des techniques et des réseaux. C’est pourquoi l’April propose un Pacte du Logiciel Libre aux candidats aux élections européennes 2009.

À propos de l’April [5]

Pionnière du logiciel libre en France, l’April [5] est depuis 1996 un acteur majeur de la démocratisation et de la diffusion du logiciel libre et des standards ouverts auprès du grand public, des professionnels et des institutions dans l’espace francophone. Elle veille aussi, dans l’ère numérique, à sensibiliser l’opinion sur les dangers d’une appropriation exclusive de l’information et du savoir par des intérêts privés.

L’association est constituée de plus de 4 500 membres utilisateurs et producteurs de logiciels libres dont 211 sociétés ou réseaux de sociétés, 124 associations, 4 collectivités locales, trois départements universitaires et une université.

L’April est l’acteur majeur de la promotion et de la défense du logiciel libre en France.

Pour plus d’informations, vous pouvez vous rendre sur le site Web à l’adresse suivante : http://www.april.org/ [6], nous contacter par téléphone au +33 1 78 76 92 80 ou par courriel à l’adresse contact@april.org [7].

Contacts presse :

  • Frédéric Couchet, délégué général, fcouchet@april.org [8] +33 1 78 76 92 80 / +33 6 60 68 89 31
  • Alix Cazenave, chargée de mission affaires publiques, acazenave@april.org [9] +33 1 78 76 92 80 / +33 6 63 51 77 88

 

Publié dans INFORMATIQUE, INTERNET, SOCIETE, TECHNOLOGIE | Pas de Commentaire »

Au-delà des apparences, Mohamed Bourouissa

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Interview de Mohamed Bourouissa

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu
 

La fenêtre © Mohamed Bourouissa

La fenêtre © Mohamed Bourouissa

Vous connaissez bien cette image au ton acidulé, ce fond vert où se détachent ces deux beaux boxeurs en pleine explication, le temps y semble suspendu…Retenez bien ce nom : Mohamed Bourouissa !

Ce jeune photographe fraîchement diplômé a explosé depuis l’été 2007 avec le prix Voies Off d’Arles . On ne peut rester insensible ou indemne devant ces images à la frontière du documentaire, de la mise en scène ou parfois même du romantisme…

Hors d’un cliché, hors d’une école dans laquelle on voudrait l’enfermer, Mohamed Bourouissa s’impose, jongle avec les styles, pour créer le sien…

Par la fenêtre, ce n’est pas un spectacle qu’il nous propose mais une image bien réfléchie où chacun joue son propre rôle…

Peux-tu nous expliquer brièvement ton parcours ?
Après la 3ème, j’ai fait BT dessinateur maquettiste à maximilien vox à Paris. J’ai appris la peinture, le dessin, la maquette.
Après je suis passé à la faculté où j’ai terminé une maîtrise et un DEA en arts  plastiques J’étais plutot dans une pratique de plasticien à cette époque. J’ai alors découvert le livre « back in the day » de Jamel Shabazz ,un photographe américain et ce travail m’a tout  de suite parlé, c’était mon identité que je retrouvais… Pour retranscrire cela, l’outil le plus adéquat était la photographie… Je me suis donc mis dans la photo.
Ensuite, j’ai fait l’ Ecole des Arts Décoratifs où je me suis tout de suite spécialisé en photo. J’ai beaucoup appris aux arts déco, ce qu’était une image, quels en étaient les codes ? Surtout j’ai été moins crédule sur l’image et donc petit à petit, j’en suis arrivé à la mise en scène.

Tu es aujourd’hui bien représenté dans le milieu artistique, à quel moment a lieu cette reconnaissance ?
Le Point de départ a été Lianzhou en Chine où j’exposais dans le festival de photo avec le  premier article écrit par Magalie Jauffret dans l’Humanité en 2006. Cela a été le premier pas mais ce qui a fait surtout exploser cela a été le prix Voies Off à Arles en 2007 qui a permis une reconnaissance du milieu de la photographie. Puis ParisPhoto qui a très  bien marché, mes photos ont alors voyagé.  J’ai aussi commencé à en vendre et surtout ce qui m’a énormément touché, auprès de collectionneurs privés et non publics. Avec le public, on pourrait penser que le sujet a joué mais avec ces collectionneurs privés, au-delà même du sujet, il y a une reconnaissance plastique et artistique.

Tu es représenté par la galerie des Filles du Calvaire. Comment s’est fait cette rencontre ?
Cela fait maintenant un an déjà. Suite à Lianzhou, 6 mois après, nous avons échangé avec  les Filles du Calvaire , puis nous avons collaboré lors d’une exposition collective  à Bruxelles. Elles ont alors proposé de me prendre dans la galerie.
Pendant Parisphoto en 2007, la galerie a présenté deux de mes photos : « la République » et « la main ».
Et là en ce moment j’expose au Château d’Eau à Toulouse. Cette exposition  va partir à Sheffield, à Luxembourg,  et au Festival photo en Hollande à Breda puis en Pologne cet été….

 

Image

La république © Mohamed Bourouissa

Les différents articles sur ton travail le renvoient dans la lignée de Jeff Wall . Ce n’est pas une petite comparaison,vu la reconnaissance de ce photographe. As-tu eu l’occasion de le rencontrer et sais-tu si il connaît ton travail ?

Je crois qu’il ne connaît pas mon travail, je suis même sûr et je n’ai pas eu l’occasion de le rencontrer. Mais c’est vrai que c’est quelqu’un que j’aime beaucoup, dont je m’inspire. J’essaie aussi de me séparer un peu de cette référence car c’est quelqu’un qui pèse beaucoup sur la photographie.  Avant d’essayer d’être le Jeff Wall français ou le Jeff Wall de la banlieue, j’essaie d’avoir ma propre écriture et ma propre histoire.
Jeff Wall un côté documentaire et il le dit très bien à propos de son travail aussi…
On retrouve ce caractère documentaire, social et à la fois artistique dans mon travail, la comparaison se joue là-dessus.

Pour revenir juste quelques secondes à Jeff Wall, on sait que sa première image célèbre « La Chambre détruite » s’inspire de « La mort de Sardanapal » de Delacroix. En ce moment tu es exposé à la galerie « le Château d’Eau » à Toulouse,  où tu présentes  ta série « périphérique » et de nouvelles images que tu as réalisées fin 2007 lors de ta résidence dans ce lieu. Dans cette résidence, tu as réalisé des tableaux photographiques dans le quartier du Mirail dont les  sujets sont inspirés de tableaux de peintres très connus des 17e et 18e  siècles comme Delacroix, Géricault…Est-ce un travail  de commande ? Et pourquoi t’es-tu inspiré de peintres néoclassiques ou romantiques dans ton travail pourtant si contemporain ?
Je ne m’inspire pas exclusivement des peintres romantiques ou classiques. A vrai dire c’est plein de références, des expériences  que l’on peut retrouver dans mes photographies, des choses que j’ai vues …. Au travers des références que j’ai intégrées avec mes études comme je l’expliquai tout à l’heure, j’ai appris à ne pas être crédule par rapport à l’image. Il y a une histoire de la représentation et je m’inspire de cette histoire dans mes images car un geste est égal à une idée ou indique une sorte de narration. Par exemple, un geste ou un regard dans une image peuvent amener à se poser une question. Il y a donc cet aspect là  qui nourrit mon travail, mon côté plasticien où là je m’intègre dans une histoire de l’art et il y aussi des éléments de mon identité. Une image, c’est une  rencontre de deux univers différents.
Toulouse n’a pas été du tout un boulot de commande. Au contraire, j’ai été l’instigateur de ce projet.  Je devais exposer à la galerie du Château d’Eau. J’ai toujours photographié les habitants des quartiers que je traverse et pour moi, le but principal est d’amener ces gens à visiter l’exposition.
J’ai profité de cette résidence pour faire des images pendant mes deux mois de séjour à Toulouse. J’ai réussi à ramener 8 personnes du quartier du Mirail pour voir l’exposition.  J’avais envie qu’ils voient que la représentation ne se fait pas que dans les médias  mais que cela s’intègre aussi dans le champ de l’art. Leur montrer que ce n’est pas un milieu cloisonné et que les choses sont ouvertes. Mon travail c’est avant tout un travail d’ouverture. Cela questionne plus que cela ne donne de réponses.

Le dos © Mohamed Bourouissa

Le dos © Mohamed Bourouissa

Sur le site de la galerie du Château d’Eau, on voit quelques unes des images que tu as réalisées durant ta résidence entre autre ton image intitulée « la butte » inspirée de Delacroix…
C’est une aquarelle de Delacroix qui s’appelle « le lion déchirant le corps d’un arabe », je trouve cela magnifique.  C’est très symbolique, c’est le début de la colonisation en Afrique. Delacroix a mis en scène l’arrivée des troupes venues d’Europe pour envahir ses terres. Mon idée n’est pas du tout de montrer ce chien sur le corps d’un arabe mais c’est l’idée de nier l’individu d’une manière plus onirique, plus poétique.  Elle n’en est pas moins violente dans ce qu’elle montre.
Avec les images de Toulouse «la butte » ou « le reflet », j’essaie d’être beaucoup plus ouvert et plus juste. Cela peut paraître paradoxal mais le fait d’ouvrir ses images à une idée plus poétique permet d’ouvrir cette image à un sentiment…  Je travaille à la fois sur la composition mais aussi sur le ressenti, sur l’émotion…
Par exemple, « le reflet » s’inspire de nombreuses choses, j’interprète plusieurs références. Ici, c’est entre autres le radeau de la Méduse . Le but n’est pas de faire exactement la même chose. Là j’essaie de réinterpréter une composition, de comprendre comment le tableau s’articule et de le réarticuler autrement, en intégrant ma propre identité visuelle.  A la base le tableau de Géricault présente de nombreux corps, mais j’ai choisi de garder l’image d’une seule personne de dos. Ma photo est aussi symbolique avec son amoncellement de postes de télévision, il n’y avait pas besoin d’ajouter des corps….
J’ai réalisé 3 images sur  Toulouse et pour une résidence de deux mois, c’est beaucoup. (Rire)
Il faut dire que cet ensemble d’images Périphériques  cela fait 3 ans que je l’alimente.
Ce n’est pas une série, chaque image est indépendante, elle n’a pas besoin de l’autre pour exister.
Périphériques, pour moi le terme n’est pas très juste, car cela devrait être  «périphérie ». J’essaie de créer des moments de tension, une sorte d’interstice qui se passe et qui permet d’ouvrir le champ de l’image à la narration. Périphériques, c’est le point culminant entre deux espaces différents et bien sur en référence avec cet autre Paris….

Tu travailles d’une manière très spécifique, très loin de l’instant décisif de Cartier-Bresson. De quelle manière diriges-tu les personnes que tu photographies ?
Je travaille d’après croquis, je place ainsi les modèles et les éléments dans ma composition.
Ensuite je laisse le modèle s’incarner dans l’image. J’indique les positionnements dans l’espace mais je le laisse aussi exister. Souvent  le modèle propose des choses plus intéressantes que les miennes alors je les accepte. C’est là d’où naît l’ambiguïté : on ne sait plus si on est dans la mise en scène.  Je pense qu’on a alors une image plus juste.
La prise de vue doit être parfois très courte car les gens sont très impatients. Je dois être clair dans ma tête…
Je réalise mes croquis, je photographie ensuite les lieux seuls. Puis je place les gens dans l’espace et ensuite je réalise ma photo avec les gens du quartier.

Le poing © Mohamed Bourouissa

Le poing © Mohamed Bourouissa

Et ces modèles sont-ils des amis ? Des connaissances ? Et que pensent-ils de tes photos ?
Pour les modèles, maintenant cela fonctionne réellement en réseau, les gens connaissent mon travail et me sollicitent.
Avant de faire une photo, je discute avec  les gens parfois pendant deux ou trois mois. Cela peut être des connaissances qui deviennent des amis.
Je crois que les photos leur plaisent. Je n’ai jamais eu de mauvais retour. Exposes tu tes photos dans les endroits photographiés ?
Non, c’est très important pour moi que les images soient présentées dans de vrais espaces d’exposition.  Je ne veux pas faire de la photo de quartier. Ce que  je veux c’est intégrer une certaine identité dans des lieux soi-disant pas faits pour…
Je fais le chemin inverse, je prends une identité et je l’intègre dans l’art. C’est là où se joue mon engagement artistique.
Je ne me révolte pas contre le système, mais contre une non intégration des banlieues.
J’ai vraiment envie que les habitants des cités fassent le chemin inverse. Je veux qu’ils viennent  voir mes images dans les espaces d’exposition.
Mais comme je donne mes images aux modèles, je ne les présente pas dans leurs banlieues mais ils les exposent chez eux. Ils créent ainsi leurs propres espaces d’exposition sur leurs murs.

Tu viens de Courbevoie. Y as-tu déjà réalisé des clichés ?
Non pas encore… Ces images ont été réalisées dans plein de lieux différents, Grigny, La Courneuve,  Pantin … Je n’en ai pas encore fait chez moi. On part pour mieux revenir….

Comment procèdes-tu techniquement ?
Je bosse la plupart du temps en moyen format, un RB 67 Mamiya.
Je travaille avec un flash, j’expose la scène de devant au bon diaph puis je sous-expose le fond. Cela permet ainsi de faire ressortir les personnages. Mais aussi je fais de longs temps de pause ainsi la lumière se diffuse mieux…
Au départ, j’estimais que le flou était une lacune mais finalement cela me permet de faire des champs et contre champs et de mettre des choses en avant.
Ce flou que je réfutais, qui était un défaut, est  devenu désormais une chose constitutive de mon écriture visuelle.

Tes textes sont écrits depuis fin 2006  par Magalie Jauffret qui est journaliste pour l’Humanité et critique. Travaille-t-elle en amont des photos avec toi ou après ? Pourquoi ce choix ?
Je n’écris pas mes textes, mon langage est visuel. C’est là où je suis à l’aise. Je ne suis pas théoricien de l’art.
Je travaille avec Magalie depuis notre rencontre. Elle suit l’évolution de mon travail…
Nous nous voyons régulièrement pour faire un point sur mes nouvelles images.
Ainsi après avoir vu mes images, elle me pose des questions pour voir comment j’en suis arrivé  là… On échange, on en discute…
Cependant je laisse une grande part à l’interprétation. Je ne veux pas enfermer mes photos, l’interprétation tient à chaque personne.
Je cherche le juste équilibre…
Mes images sont des images ouvertes. Je ne veux pas plaquer des idées.
Je pose des questions au spectateur. Il tombe sur un stéréotype mais le fait que ce  soit une mise en scène pose des questions…

La main © Mohamed Bourouissa

La main © Mohamed Bourouissa

Mais tes modèles, souhaites-tu qu’ils viennent  du même environnement ?
Je veux prendre des gens qui vivent dans les espaces que je photographie. Je pense que cela permet d’être plus juste.  Je préfère prendre des gens qui jouent leur propre rôle.
Je ne veux pas forcément toujours travailler sur la banlieue mais  j’ai commencé par y  travailler car je viens d’une cité. J’en connaissais les codes…
L’univers sur lequel je veux travailler, ce sont les rapports de force, sur les mécaniques de pouvoir, la séduction dans une société. Comment ces mécanismes existent dans la vie ?
Mais cela pourrait être retransposé n’ importe où, dans différents lieux… Je ne veux pas être seulement affilié à la banlieue.

Quels sont tes projets à venir ?
Je pars début avril en résidence 3 mois à Rio au Brésil…

Toutes les photos sont © Mohamed Bourouissa, Courtesy galerie Les Filles du Calvaire  

 

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

Le Maroc de Pierrot Men

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Interview de Pierrot Men

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu
 

Maroc, 2007 © Pierrot Men

Maroc, 2007 © Pierrot Men

Zoom sur l’une des figures de la photographie à Madagascar, Pierrot Men.
Ce nom vous dit peut être quelque chose, c’est celui d’un maître du noir et blanc…
A travers son appareil, tout devient graphique. Nous ne sommes pas loin de la peinture, son premier amour. Les ombres, les personnes, l’architecture ou la nature deviennent les touches de tableau de vie…
Très remarqué dès les Premières Rencontres de Bamako en 1994, il nous emmène aujourd’hui en plein ramadan au Maroc. Une série d’images réalisées durant sa résidence en septembre 2007.
Quand le Maroc et le noir et blanc de Pierrot Men se rencontrent : Magnéto…Peux tu nous raconter brièvement ton parcours ?
En fait, c’est par la peinture que je suis venu à la photographie… Je n’utilisai alors la photographie que dans le cadre de mon activité de peintre, activité que j’ai exercée pendant 17 ans. Et puis un jour une amie m’a déclaré que mes photos étaient bien meilleures que ma peinture : c’est ainsi que j’en suis venu à quitter le chevalet pour me consacrer uniquement à la photographie. Il y a ensuite une première date importante pour moi : en 1994, je participe au concours  Mother Jones  de San Francisco et remporte le prix  Leica dont la récompense est un Leica, un appareil qui ne m’a plus jamais quitté depuis lors. Vient ensuite la médaille d’or des Jeux de la francophonie, à Madagascar en 1997, puis enfin le prix UNEP/Canon en 2000… Que mon travail ait été salué lors de ces trois événements m’a permis de prendre confiance dans ma photographie

Tu diriges aujourd’hui le plus grand laboratoire  du pays à Fianarantsoa, le Laboratoire Men. Quand l’as-tu monté ? 
En 1974, j’ai créé un petit studio photo dans un quartier populaire de Fianarantsoa. Je ne m’occupais alors que de photos d’identité, de portraits, de mariages… Et puis, en 1992, mon laboratoire a été transféré dans le complexe Sofia, où je suis toujours installé. Mon labo s’est effectivement agrandi ; il s’agit toujours d’un laboratoire standard, qui est équipé d’un minilab numérique et où nous traitons notamment les films des clients. Mais j’ai maintenant un local où je m’occupe de mes travaux personnels, avec des imprimantes, une chambre noire… C’est aussi un endroit où j’expose mes tirages et où j’aime recevoir tous les amoureux de la photo, que ce soit des amis ou des passionnés de passage.

Peux tu nous en dire un peu plus sur le contexte photographique  à Madagascar et entre autre depuis la création du Festival  « PhotoAna » ?
J’aimerais revenir sur les Jeux de la francophonie à Madagascar et la médaille d’or que ma participation m’a value. À l’époque, le fait qu’un Malgache obtienne cette récompense a donné confiance à beaucoup de jeunes photographes de la Grande Île, qui se sont dits : « Et pourquoi pas moi ? » Depuis, et dans cette optique de développer la création photographique à Madagascar, nous avons organisé tous les mois d’avril le Mois de la Photo, auxquels peuvent participer tous les photographes résident à Madagascar… Cela a eu beaucoup de succès, et face à l’ampleur des participants, nous avons lancé la Biennale PhotoAna, qui s’est étendue à tout l’océan Indien, ainsi qu’aux pays proches du canal du Mozambique. Je crois que depuis les Jeux de la francophonie, l’idée et le résultat sont les mêmes : donner confiance aux jeunes et moins jeunes photographes malgaches, leur permettre de participer à des manifestations de plus en plus importantes où ils peuvent s’exprimer, se rencontrer et échanger, ce qui avant cela était difficilement réalisable pour eux… Et puis bien sûr, il y a l’opportunité, avec PhotoAna, de dégager de jeunes talents et de les faire découvrir dans un espace international : je pense notamment aux photographes Aina Rajaona, Mamy Rabetanety, Abe, Fidisoa , Russel  etc…

Maroc, 2007 © Pierrot Men

Maroc, 2007 © Pierrot Men

Tu as exposé plusieurs fois à la Biennale de Bamako, de sa première édition en 1994 où tu avais été remarqué jusqu’à la dernière édition en 2007. Quelle est l’importance de cet évènement par rapport à ta carrière ?
Eh bien, je crois que ce mot « carrière » me gêne un peu dans cette question… J’ai toujours fait de la photographie par passion, je n’ai jamais considéré mes prises de vue comme un travail et une ambition autres que de me faire plaisir et de faire plaisir autour de moi… C’est peut-être là ce que m’a apporté la Biennale de Bamako : de nouvelles rencontres, élargir ma famille photographique avec des gens issus d’horizons que je ne connaissais pas forcément… et puis me rendre compte que justement, malgré nos différence, nous sommes de la même famille : celle de la photographie…
Ce type de rencontres est de toute façon toujours encourageant : c’est cette passion qui nous fait nous rencontrer et nous faire sentir moins seul face aux difficultés de nos activités artistiques… Et cet encouragement vaut aussi pour les jeunes photographes de Madagascar ou du Mali, qui là encore se disent : « Si lui y arrive, pourquoi pas moi ? »

Le 21 septembre 2007, tu pars en résidence pour la première fois au Maroc en plein ramadan durant 2 semaines.  Pourquoi avoir voulu photographier ce pays ?  Quel trajet as-tu réalisé ?
J’ai réalisé ce reportage dans le cadre d’un projet soutenu par France Culture, le festival Timitar, l’Institut français d’Agadir et le Centre culturel Albert Camus d’Antananarivo… Cette résidence, baptisée « Visa pour la création », avait pour but d’établir un dialogue entre deux photographes, en l’occurrence Rachid Benaoud, du Maroc, et moi-même. Rachid Benaoud viendra à son tour à Madagascar à la fin de cette année, d’où il en reviendra avec une expo montrant son regard sur mon pays… Pour moi, il s’agissait d’un vrai défi : je ne photographie jamais mieux qu’à Madagascar, et l’idée de partir en reportage dans un lieu totalement étranger (je ne connaissais du Maroc que les boîtes de sardines de mon enfance !) m’a plu… Il y avait donc cette envie de me confronter à une culture totalement nouvelle pour moi, et de voir le travail photographique que je pourrais ramener de cette expérience. Je suis donc parti là-bas pour deux semaines, et je suis passé par les villes d’Agadir, Essaouïra, Taghazoul, Marrakech et Tarroudant, en essayant d’éviter au maximum dans ces endroits les lieux trop touristiques.

Peux tu nous en dire plus sur comment s’est passée cette résidence ? Et sur le contact avec les gens ?
Je dois avouer que le contact avec les gens a été assez difficile et mes rencontres peu nombreuses… Je suis arrivé effectivement en pleine période de Ramadan, et j’ai peut-être trop l’habitude de photographier à Madagascar, qui est un endroit où il est extrêmement simple de prendre des photos, les gens sont très ouverts face à quelqu’un qui se promène avec son appareil en bandoulière, on n’a pas à se cacher lors de la prise de vue… Au Maroc, il m’a fallu apprendre à photographier tout à fait autrement, comme un fantôme, en déclanchant avec l’appareil sur le côté, sans avoir l’opportunité de viser et de travailler mon cadrage… Cela a été pour moi très instructif, une occasion en or d’apprendre davantage « à voler » mes images… Pour le reste, j’ai bien sûr été frappé par la beauté de ce pays, des gens et des couleurs… Et je crois que les images que j’en ai ramenées me correspondent – même si les conditions de prises de vue étaient très nouvelles pour moi –, qu’elles captent une quiétude spontanée à laquelle je suis très attachée.

Maroc, 2007 © Pierrot Men

Maroc, 2007 © Pierrot Men

On voit dans tes images qu’il y a une vraie recherche graphique avec ces jeux d’ombres, de contrastes. Quelles sont tes influences ?
Autre question difficile… puisque j’aime tous les photographes, j’ai du respect pour le travail de chacun d’entre eux. Mais s’il faut être vraiment honnête, je dois avouer que j’ai un peu de mal avec la photographie dite « conceptuelle », peut-être parce que je ne vois pas toujours très bien ce qu’elle recouvre ni le but qu’elle poursuit et le public qu’elle vise à atteindre. Je suis donc plutôt « traditionnel », j’aime le reportage et l’humanité : mes premières émotions photographiques m’ont été données par les images de Cartier-Bresson et de son instant décisif ; et les dernières émotions fortes, c’est James Nachtway qui me les a procurées il y a à peine quelques jours, en redécouvrant ses cadrages qui m’ont vraiment fasciné. Je pourrais citer beaucoup d’autres noms entre ces deux-là, sans faire de hiérarchie, mais la liste serait vraiment trop longue… En outre, c’est peut-être davantage la peinture qui m’a influencé.

Quels sont tes projets à venir ? (Résidences, expositions)…
Continuer à faire des photos, jusqu’à mes vieux jours, où je me remettrai à la peinture : cette idée ne m’a jamais quitté.
Mais dans l’immédiat, je pars dans quelques jours pour un work-shop de deux semaines au Mozambique, en compagnie d’autres artistes et photographes [Ingrid Masondo, René Paul savignan, Berry Bickle, Andrew Tshabangu, Sammy Baloji, Albino Mahumana, Gilles Coulon]. J’ai aussi un projet avec le Parc de la Villette, à Paris, qui m’amène à faire un reportage sur les îles de la Réunion et de Maurice le mois prochain : ce reportage sera présenté lors des Rencontres de la Villette en avril 2009. Enfin, j’ai aussi une exposition à Limoges dans le cadre du festival international de théâtres francophones en Limousin (septembre 2008) et une exposition en octobre à Tours avec le festival Plumes d’Afrique.
Enfin, parmi tous mes projets en cours, j’ai à cœur de terminer un gros livre sur Madagascar… Inch’Allah.

Rendez vous dans la galerie de Pierrot Men pour en voir plus !

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

Rendez-vous sénégalais !

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Interview de Matar Ndour

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu

© Matar Ndour

© Matar Ndour

En écho à la Biennale de Dakar, focus sur un photographe sénégalais, Matar Ndour, et son monde en couleur…
Dans cette interview, ce photographe nous retrace son parcours et les thématiques qu’il explore.
Pour découvrir son travail, rendez-vous dans le Off de Dak’art du 9 mai au 9 juin 2008!

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ? Comment êtes-vous devenu photographe ?
Je suis devenu photographe par la force de la nature.
Au Sénégal à l’époque, il n’y avait pas d’école de photographie. C’est seulement en 1997 que le groupe SUD communication a ouvert un département qui dispense des cours de photos : L’ISSIC.
Calme et très patient, j’ai d’abord commencé à pratiquer  les arts plastiques : la peinture, la sculpture, et les installations.Je suis comptable de profession et en 1985, j’ai débuté un travail dans une société. Alors  mes horaires ne me permettaient plus de pratiquer les arts plastiques mis a part durant mes congés annuels où j’arrivais à créer quelques pièces.
C’est en 1987 que j’ai hérité d’un appareil photo avec deux objectifs, un 35-70mm et un 80-200mm, qui appartenait à l’un de mes neveux malheureusement décédé à la suite d’un accident. La photo était sa passion.
J’ai dès lors pris grand soin de ce matériel.  J’ai commencé par prendre en photo les gens de mon entourage, mes collègues de bureau, ma famille et à réaliser beaucoup de natures mortes. Peu à peu, ma passion est née jusqu’à virer à une obsession pour l’image.
Ensuite, j’ai suivi les cérémonies familiales : baptêmes et mariages, car à l’occasion des fêtes les gens étaient parés de leurs plus beaux boubous.
Avec le temps, cela m’a lassé de toujours faire la même chose. J’ai alors quitté ce milieu pour m’intéresser au  monde industriel,  aux sports mécaniques et à la mode.
Cette activité m’a permis de gagner beaucoup d’argent  mais cela ne nourrissait pas ma passion. C’était trop commercial à mon goût.
En 1991, je suis mis au chômage du fait de la fermeture de la société où je travaillais. J’ai alors  décidé de ne faire plus que de la photo : d’être comptable de la lumière.
Je me suis énormément documenté sur la photo. Cartier- Bresson est l’un des photographes qui m’a le plus influencé de par son engagement, la composition de ses images et la sensibilité que dégage ses photos.

© Matar Ndour

© Matar Ndour

Vous travaillez à la fois de façon très personnelle mais aussi comme photojournaliste et comme photographe de plateau, comment alliez-vous ces différentes facettes du métier de photographe ?
J’aime travailler sur diverses thématiques. La photographie est une écriture. Pour moi, une exposition se doit de raconter une histoire.
Je travaille de manière différente, par exemple, je dispose d’un studio mobile  pour travailler mes portraits. A l’inverse pour  la mode, j’estime que  l’environnement est déterminant. Je réalise dons mes photos dans la rue  parce que la mode se passe dans la rue.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le métier souvent méconnu de photographe de plateau ?
Comment s’est passée l’expérience sur le film « Madame Brouette » ?

La photographie de plateau est une expérience de plus pour moi, très enrichissante. J’ai réalisé la photo de l’affiche du film et toutes les images qui accompagnent le film.
Cette pratique est juste technique. Il faut surtout rester très discret et avoir un boîtier silencieux.
Il est essentiel de  travailler avec le scripte et le directeur de la  photo du film  pour savoir quel objectif utiliser et avoir le même cadrage que le directeur de photo. Malheureusement avec le numérique, ce métier tend à disparaître alors qu’auparavant aucun film ne se faisait sans photographe de plateau. Il était d’ailleurs  en même temps en charge de mesurer la lumière et de faire les cadrages.

Pour vos travaux personnels , vous avez énormément travaillé sur votre pays, vous retracez le portrait du Sénégal, Rufisque, ou encore la culture sérère ou le train menant de Dakar à Bamako, rien ne vous a échappé. Que souhaitez-vous montrer dans ces photographies ?
Le Sénégal est sur le plan architectural très plastique. Nous avons  un héritage colonial important ; Gorée, St Louis, Rufisque , Dakar qui s’appelaient les quatre communes. Je veux être la mémoire de mon temps et la retranscrire par mes images. C’est pour cela que je m’intéresse à mon environnement, il est important de le présenter à l’étranger.  Par exemple, j’ai exposé mon travail sur  St Louis à Douarnenez en Bretagne dans le festival les « arts dînent à l’huile», « Rufisque »  à Bamako et au brésil ou encore « Gorée »  dans le cadre d’un mois de la photo organisé par le CCF de Dakar.

© Matar Ndour

© Matar Ndour

Vous semblez très attaché à la mémoire du Sénégal, je crois que vous souhaitez réaliser un  grand travail intitulé « le tour du Sénégal en images ». Ce travail vous permettrait de sauvegarder visuellement les traditions, la diversité culturelle au Sénégal…
Comment comptez-vous procéder ? Et êtes-vous pour ce projet par des fondations ou des musées ?

Je suis très attaché aux valeurs noires et africaines. Ces valeurs et cette tradition constituent la base et le fondement de nos sociétés.
Le président SENGHOR disait  » s’enraciner dans nos valeurs les plus profondes avant de s’ouvrir aux autres « . Malheureusement dans ce contexte de mondialisation, ces valeurs s’effritent. Avec l’exode rural, les anciens ont du mal à perpétuer cette tradition.
En tant que photographe, je souhaite faire  un travail ethnographique sur les peuples dits minoritaires, les diolas et les sérères, et à l’issue de ce travail une grosse exposition. Ce projet est en cours,  je ne veux pas rentrer dans les détails mais je vais tout faire pour qu’il aboutisse.
Actuellement,  je n’ai eu que le soutien de la fondation SONATEL qui m’a doté de matériel informatique (ordinateur, imprimante et carte compact flash).

En conclusion, quels sont vos projets actuels et ceux à venir ?
J’ai une exposition dans le cadre du OFF de la biennale de Dakar du 9 mai au 9 juin 2008 à L’Institut Culturel Français Léopold Sedar Senghor. Cette même expo ira au Centre Culturel Blaise Senghor à Dakar où j’animerai  des ateliers photos pour les jeunes photographes fin juin.

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

« Outre-mer, des Mémoires Coloniales »

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Inteview de Yoyo Gonthier

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu

Les masques, 2008 © Yo-Yo Gonthier

Les masques, 2008 © Yo-Yo Gonthier

Nous vous parlons depuis quelques semaines de l’un de nos coups de coeur de l’année 2008: le projet « Outre-mer, des  Mémoires Coloniales » de Marie Guéret et Yo-Yo Gonthier. Une exposition dont on ne sort pas  indemne et qui soulève mille questionnements autour de la thématique lourde de passé :  » la Mémoire coloniale et ses traces »… Si vous ne vous y êtes pas encore allez, rendez-vous à l’espace Khiasma pour voir cette exposition ou pour découvrir les soirées de projections ou de rencontres… Maintenant, focus sur l’interview du photographe réunionnais, Yo-Yo Gonthier, à lui la parole.Peux tu te présenter et nous expliquer brièvement ton parcours avant ton dernier projet « Outre Mer, mémoires  coloniales » ?
Je suis né à Niamey, au Niger, en 1974. Mes parents coopérants français réunionnais, nous ont habitué très tôt, ma soeur et moi, aux voyages, aux déplacements et par conséquent aux déracinements. A dix ans je pars vivre à la Réunion, avant de venir faire des études d’arts plastiques “en métropole“, en banlieue parisienne. Depuis une Maîtrise de Sciences et Techniques en Photographie, à Paris 8, en1997, je travaille comme photographe plasticien indépendant. Ma démarche plastique s’articule généralement autour de l‘hypothèse d’un surgissement du merveilleux à travers une recherche particulière sur la lumière et sur le clair-obscur. Les sujets que  j‘aborde questionnent l’exploration, la curiosité et notre faculté de projection dans le temps et dans l’imagination. J’essaie d’interroger l‘effacement de la mémoire dans une societé occidentale où la vitesse, le progrès et la technologie semblent être les valeurs essentielles. Des investigations nocturnes ont déjà  fait l’objet de plusieurs parutions et notamment dans l’ouvrage intitulé Les lanternes sourdes en 2004. Aujourd’hui, et c’est une première, pour moi qui suis plutôt solitaire, d’avoir mener à deux ce projet sur la colonisation, avec Marie Guéret, la coordinatrice essentielle de ce projet complexe et ambitieux. Ce travail n’aurait certainement jamais existé sans elle. Je ne la remercierai jamai assez pour cette belle colaboration…

Le projet “Outre Mer” commence en 2003. Comment est né ce projet et quel en a été le déclencheur ?
En fait le déclencheur a été l’effacement  et le délabrement des architectures coloniales dans le Jardin d’agronomie tropicale à Nogent-sur-Marne, où s’est tenue l’exposition coloniale de 1907.  J’avais envie de développer un regard quasi archéologique sur cette histoire qui était aussi la mienne. Mon grand-père paternel était militaire dans l’armée coloniale en Indochine où il rencontra ma grand-mère… Je n’ai pas de souvenirs et il y a peu de traces et d’objets sur lesquels je pourrais m’appuyer  pour que cette histoire me parvienne. J’avais envie de trouver le moyen de déclencher les mémoires et les imaginaires autour de ce passé colonial….

Assez vite l’idée des monuments, des bâtiments délabrés, et des plaques commémoratives me semblaient un bon support pour questionner ces pans plus ou moins effacés de l’Histoire française. C’était pour moi une évidence, en tant que photographe, de faire remonter les choses.
Au départ c’était très sensible, on avançait à tâtons, et au fur et à mesure on a construit les grands axes du projet. Plus on creusait, plus on observait que l’arbre cachait une forêt. Le projet a souvent été arrêté, car il était trop  lourd à mettre en forme. Trop d’énergie à déployer. Il fallait que le projet mûrisse.
A force de discussions, nous avons posé de nouvelles hypothèses et nous avons cherché des partenaires pour accompagner le boulot. L’espace Khiasma est devenu rapidement une évidence car il y a peu de lieux qui travaillent sur ce type des sujets et avec un réel engagement. Le projet leur a été présenté il y a deux ans, ils y ont tout de suite adhéré.
Dès lors, on s’est rendu sur les grands lieux de batailles et de passages des troupes coloniales. C’est sur ces lieux que sont les monuments commémoratifs.
Nous avions envie de confronter les mémoires mais aussi de repenser l’idée que les écrits gravés sur la pierre nous racontent une vérité absolue alors qu’ils nous révèlent la difficulté à concevoir une mémoire et une histoire commune.

0Scènes, Petit colon, Verdun, 2006 © Yo-Yo Gonthier

0Scènes, Petit colon, Verdun, 2006 © Yo-Yo Gonthier

Comment s’est déroulée la collaboration avec les historiens et écrivains ? Et quel a été leur part dans l’histoire de cette exposition et dans sa réalisation ?
On s’est d’abord appuyé sur des travaux historiques, et puis on a contacté des gens conjointement avec Khiasma. Il y avait l’idée de confronter les points de vue et d’avoir des intervenants et des artistes qui ne posaient pas tous le même regard sur l’histoire coloniale.
Nous avons fait des recherches iconographiques et sur l’impact de la colonisation à travers l’image. Autour du travail d’Eric Deroo, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, Françoise Vergès, Benjamin Stora, et d’autres. Puis évidement on a souhaité les inviter à intervenir pendant les soirées programmées pendant l’exposition.
Bien sûr, il y a une collaboration très particulière, dont nous sommes très fiers, avec l’écrivaine Sophie Maurer, qui est venue nous rejoindre en cours de route, en travaillant sur une commande de textes autour du travail photographique, qui à ce moment là, partait vraiment dans tous les sens !

Marie Guéret et toi semblez vouloir faire plus qu’un état des lieux par exemple en associant les 13 récits de l’écrivaine Sophie Maurer inspirés de tes photographies et ainsi lier l’histoire à l’imaginaire. Vous semblez vouloir à la fois intriguer le public et l’amener à se questionner ?
Effectivement ce n’est pas uniquement une démarche de synthèse scientifique et historique, le contexte documentaire devait être assez large pour qu’une forme artistique puisse apparaître. Nous voulions développer à la fois un regard critique et esthétique sur cette histoire.
Le moteur de ce projet a été le déclenchement de la mémoire liée à l’imaginaire. Dès lors, l’idée de travailler sur des récits littéraires, incarnant ainsi des personnages, était de créer des passerelles et des discussions entre différentes démarches artistiques et appuyer l’idée que nous sommes toujours dans une interprétation de la réalité et que nous proposons ici des pistes à emprunter et si des regards s’affinent et des questionnements ou des discussions apparaissent sur la question coloniale, ce sera déjà beaucoup.

Cette exposition a été conçue à partir de textes, bandes sonores, photographie, projections et documents d’archives. Finalement ce travail relève plus de l’installation que de la photographie, est ce vers cela que ton travail d’auteur s’oriente aujourd’hui ?
Mon attitude dépend des projets et des lieux. Il y a vraiment l’idée que chaque projet doit être conçu selon son contexte. Je suis au départ plasticien, j’ai l’image d’Épinal de l’artiste japonais du 19e siècle, travaillant plusieurs pratiques : poésie, calligraphie, peinture, danse, art martiaux, contemplation, etc… Je prends vraiment du plaisir à explorer d’autres univers artistiques, d’autres pratiques, en les faisant se croiser, quand cela apporte quelque chose au travail, un nouvel angle… Le dessin et la musique font partie de mon univers, ils reviendront sûrement tôt ou tard dans mes travaux, quand cela sera nécessaire.

Tes photographies de plaques commémoratives, n’auraient elles pas pu être présentées seules ? N’étaient elles pas suffisamment parlantes ?
Elles sont autonomes et constituent une installation à part entière, mais il y avait l’envie de mêler différents regards, qui ne soit pas uniquement le mien… Un projet avec d’autres artistes est souvent passionnant. Cela se fera certainement à nouveau à l’avenir.

Triptyque Soldats coloniaux, Jardin colonial, Nogent-Marne, 2003 © Yo-Yo Gonthier

Triptyque Soldats coloniaux, Jardin colonial, Nogent-Marne, 2003 © Yo-Yo Gonthier

Ton travail photographique s’est articulé autour de monuments et de plaques commémoratives, pourquoi avoir choisi cet axe-là plutôt que par exemple de réaliser les portraits d’anciens combattants (images récurrentes de la colonisation) ?
C’est un peu récurrent pour moi de travailler sur l’architecture et sur les objets. C’est la valeur symbolique des choses qui m’intéresse et non le témoignage. Cela m’intéresse moins de travailler sur des récits que sur des traces. Je fais très peu de portraits pour l’instant car je n’arrive à vivre une vraie relation durable avec ce type de photographie, à part peut être avec les photos d’identité. J’ai l’impression que les objets, les architectures et les paysages m’aident mieux à me projeter et me transportent plus tout en en me nourrissant intellectuellement. C’est ce que je recherche en ce moment je crois.

Comment s’est fait le choix des lieux ? Et où sont-ils situés ?
Toutes les photos ont été prises sur le territoire français car il y avait l’idée de questionner le point de vue français. Outre une image prise à Bamako, représentant un monument qui est une copie de celui de Reims, dédié à l’armée noire, et qui fut détruit par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale, la plupart des images ont été prises sur le ou plutôt les territoires français actuels.

Que signifie ce titre «  Outre Mer, des mémoires coloniales »?
« Outre-Mer » est un terme qu’on utilisait autrefois pour nommer l’empire colonial. Aujourd’hui encore on parle des départements d’Outre-Mer, qui sont en sont issus. Ce terme montre donc que c’est une histoire à la fois très ancienne mais aussi très actuelle.
Ce titre laisse deviner certains questionnements mais ne donne pas de réponses ni de vérité absolue. Pour le sous-titre, « des mémoires coloniales », il y avait l’idée que l’on questionne ici la colonisation et non pas les départements d’Outre-Mer.

Pour cette exposition tu as travaillé avec l’espace Khiasma, lieu associatif plutôt indépendant. Tu a pensé à présenter et à élargir ce projet dans des institutions publiques telles que Le mémorial de la France d’outre-mer à Marseille ou encore la cité nationale de l’histoire de l’immigration à Paris ?
Oui, on envisage des suites, Khiasma a permis de rendre concrète cette première forme. On souhaite évidemment pouvoir le représenter et le faire évoluer ailleurs.
Un film et un projet mêlant d’autres artistes sont en projet… C‘est toujours la même idée  : créer la possibilité du dialogue, des discussions et des échanges. C’est exactement ce que fait à l’espace Khiasma sur des problématiques communes avec les soirées et les rencontres organisées avec des musiciens, des comédiens, des plasticiens, des photographes, des chercheurs en tout genre, afin de participer à la réflexion et à l’action…L’histoire continue.

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

En route pour l’Ile de la Réunion, interview de Charles Delcourt

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Zoom sur le projet « RN »

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu

Madama BABA, parution GEO n°345 © Charles Delcourt

Madama BABA, parution GEO n°345 © Charles Delcourt

Zoom sur l’île de la Réunion, avec une interview du photographe Charles Delcourt. A travers son parcours, nous nous immiscons dans l’antre de cette île et découvrons par la même occasion les évènements photos de l’Océan Indien.Afrique in visu a souhaité questionner ce photographe sur son projet « RN » réalisé en binôme avec le photographe David L, où l’esthétisme léché haut en couleur de l’un contraste avec le rendu dense en noir et blanc du regard de l’autre. En route pour le tour de l’île…

Peux-tu nous présenter ton parcours à la Réunion?
Je suis parti de Métropole pour réaliser un stage à la Réunion en 2001. Je suis au départ architecte paysagiste et je venais réaliser un stage de deux mois qui s’est transformé en 7 ans sur place.
J’ai rencontré très rapidement Roland Benard, un grand monsieur de la photo de la Réunion, un grand technicien. Il m’a formé aux différents maillons de la chaine de la photographie: de la prise de vue aux tirages.
En 2004, j’ai rencontré Pierrot Men qui m’a  proposé de lui envoyé dossier pour la première édition de la Biennale PhotoAna. J’ai monté un dossier avec  4 photographes de la Réunion entre autre Edgar Marsy et Roland Bénard. Chacun traitait d’un sujet propre sur la Réunion et Madagascar… et  nous avons été exposés en 2005 à Tananarive.
Suite à cette expérience, nous avons invité les photographes malgaches à exposer chez nous. Les photographes Maksim Seth et Abe sont venus pendant cette exposition.

Peu à peu, j’ai arrêté mon travail de paysagiste pour me lancer comme photographe. Depuis deux ans je me consacre exclusivement à cela. Par exemple, j’ai commencé à réaliser des reportages pour le magazine « Kwelafé » un magazine local de la Réunion.
Progressivement, j’ai appris à jouer avec la couleur et je me détourne du noir et blanc. Par ma formation avec des puristes comme Pierrot Men et Benard, je prête très attention au cadrage et à une image minimale.
Le monde de la photographie sur la zone pacifique est très restreint. Les photographes comme Pierrot Men qui arrive à se faire reconnaître en dehors de cette zone sont très rares.
J’ai pu acquérir une certaine visibilité avec le magazine Géo. Ils ont réalisé un numéro spécial sur la Réunion, et m’ont passé 6 commandes de reportages. J’ai eu la chance d’en avoir 3 ! Le premier reportage présentait une vision fantastique de l’île afin de  sortir de l’image idyllique de la Réunion. Le deuxième sujet traitait de la religion Tamoul mise à la sauce réunionnaise et le troisième présentait une série sur la fête de la transe en l’honneur des ancêtres.

 

Mamoudzou, Mayotte © Charles Delcourt

Mamoudzou, Mayotte © Charles Delcourt

Je crois que tu as exposé au Festival photo de la Réunion, St Denis expos photos, peux-tu nous présenter cet évènement ?
C’est un festival qui a lieu tous les ans dans la « capitale » de l’île. Il dure un mois et la deuxième édition vient de se dérouler en mars. Il est à l’initiative des chargés de la culture de la mairie de St Denis.C’est un évènement qui présente différente facette de la photo et se déroule dans plusieurs endroits stratégiques de la ville à travers des expos et projections. Il y a aussi des workshops avec les photographes venus de l’extérieur…
La première édition, Nabil Boutros, Tendance Floue et la Biennale de Bamako y étaient présentés avec des photographes de l’Océan indien. Cette année, Jean-Christian Bourcart et Tendance Floue étaient invités.
J’ai exposé aux deux éditions. Pour la première  édition, j’avais présenté mon travail intitulé « la grande traversée » qui se constitue d’une série d’images réalisées au Holga lors d’une traversée de l’ile à pied. Une balade qui prend l’ile en coupe du nord au sud sur 7 jours…
Pour la deuxième, j’ai présenté ma série les « New Yorkers », une galerie de portraits de new yorkais qui a été réalisée en septembre 2007.

Zoom sur le projet « RN » réalisé avec David L.

Comment as-tu rencontré David L ?  Comment est né le projet ?
Nous avions des amis en commun à Lille, ville dont je suis originaire. Je connaissais son travail photographique quand David est arrivé à la Réunion, il y a 6 mois. Je pensais que notre travail était complémentaire et comme je savais que j’allais quitter l’ile pendant un moment, je voulais montrer un portrait un peu global de la Réunion.C’était amusant car c’est son premier regard et l’un de mes derniers sur cette île. Nous nous sommes mis des contraintes pour travailler à deux. Nous avons travaillé tous deux en argentique, moi en moyen format couleur et lui en 24×36 en noir et blanc.
Je travaillais ma composition perpendiculaire à la route, épuré, quasi minimaliste et lui proposait une vision plus dynamique dans le sens de la route. Nous avons réalisé les prises de vues ensembles. Nous partions en cession de deux ou trois jours en dormant sur la route. Le projet a mis a peu près 3 mois à se concrétiser .
Nous avons souhaité fixer un territoire de manière exhaustive mélangeant zones urbaines, zones de paysages, zones industrielles. Des thèmes de tout ordre… L’idée était de photographier un territoire délimité, un territoire clos définis physiquement. Par exemple, les frontières sont des limites arbitraires et non définis physiquement. Sur l’île, il y a un relief incroyable mais quoi que tu fasses pour te déplacer tu es obligé de rejoindre le cercle de la RN, route nationale qui est la seule qui fait le tour et qui la délimite. L’ile de la Réunion est ronde et cette route en fais le tour, elle est ainsi en boucle. Lorsque tu en fais le tour, tu peux voir les différents paysages ou sites de la réunion. Tu as un panel de paysages très variés.
Il y a un projet d’exposition et de publication sur la Réunion. A suivre très vite…

 

Série RN, La Réunion, 2008 © Charles Delcourt et David L

Série RN, La Réunion, 2008 © Charles Delcourt et David L

Ce projet va-t-il avoir une suite ?
Notre envie est de continuer le projet sur des territoires entourés bien délimités.
Dans le futur, nous espérons pouvoir appliquer ce projet dans le cadre d’une résidence à Paris et couvrir la Petite Couronne…

Cliquez ici:pour découvrir le PORTFOLIO sur la RN de Charles Delcourt et David L. 

Pour voir la suite du travail de Charles Delcourt, rendez-vous sur le blog imaz (image en créole) ! A découvrir la dernière série « Paris Chromatique » sur l’adaptation d’un réunionnais sur Paris. A suivre…

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

« Mauvais air », fenêtre sur l’état des lieux d’une pandémie

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Interview de William Daniels

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu
Aujourd’hui nous vous parlons d’un travail qui nous est cher, à la fois par son esthétisme indéniable mais aussi par son sujet… La Malaria, une pandémie souvent méconnue ou mal connue sous nos horizons. Pourtant en Afrique, en Asie, chacun le connait.

Les photographies de « Mauvais air » du photographe français William Daniels nous ont saisis, nous ont touchés. Au-delà d’une maladie qui tue un enfant toute les 30 secondes, ce travail documentaire entre dans le vif du sujet sans larmes et transparait par sa beauté. Attendons impatiemment les nouveaux reportages de ce photographe qui sans aucun doute seront tout aussi puissants.

Malaria, India © William Daniels

Malaria, India © William Daniels

Peux-tu te présenter et expliquer comment tu en es venu à la photographie documentaire ?
J’ai 31 ans. Comment j’en suis venu à la photographie documentaire…
A mes 18 ans, j’ai fait des études scientifiques et techniques pas vraiment par choix mais je me suis vite rendu compte que cela manquait d’humanisme et de sensibilité. En parallèle, j’ai commencé la photographie, sûrement pour palier ce manque.
A la fin de mon IUT, j’ai réussi à partir loin pour faire un stage en Guadeloupe. Après ce stage, je suis resté en Guadeloupe qui est un endroit stratégique pour voyager et j’ai trouvé un travail dans un magasin photo pour vivre.
Dès que j’ai eu assez de sous, je suis parti voyager en Amérique latine pendant lequel la photo s’est imposée d’elle-même… Ensuite, je suis rentré en France où j’ai vivoté entre la photo et des petits boulots.
J’ai ensuite eu une chance énorme : on m’a proposé de partir pour une ONG aux Philippines, où il fallait mener un atelier « labo photo » pendant quelques mois avec des petites filles issues de milieux très défavorisés. Cet atelier a donné lieu à une exposition.
Le sujet des enfants des rues aux Philippines m’intéressait énormément, en rentrant en France, j’avais envie de repartir réaliser un vrai reportage.

Finalement, en rentrant, j’ai commencé une formation photo au Centre Iris.
En 2004, à la sortie du centre, j’ai gagné la Bourse défi jeune qui m’a permis de réaliser mon premier travail professionnel en repartant pour faire ce reportage aux Philippines intitulé « Les petits fantômes de Manille ».
Ce sujet sur les enfants des rues aux Philippines a remporté le prix de la photo sociale et documentaire et m’a ouvert des portes.
Suite à cette expérience, en rentrant en France, j’ai commencé à travailler pour plusieurs journaux comme l’Express. Puis je me suis très vite rendu compte que ce que je voulais photographier, c’était des sujets liés aux crises humanitaires et au développement.
Alors je suis parti pour l’ONG française Solidarités au Darfour puis en Asie sur l’après Tsunami….
Le travail que j’avais fait au Darfour a été publié et exposé avec Bayard Presse et n’a cessé de tourner depuis 2004…  En parallèle, j’ai fait parti du collectif Dolce Vita. On a monté pas mal de projet ensemble…
Entre autre, on a exposé un travail en Syrie à Tartous avec une grande expo en extérieur.

 

Malaria, India © William Daniels

Malaria, India © William Daniels

Depuis 2006 tu mènes un travail documentaire en Asie et en Afrique sur le Paludisme, comment est né ce projet et comment choisis-tu les pays dans lesquels tu travailles ?
Le projet est né de la rencontre avec Michèle Barzach, ancienne ministre de la santé, très engagée dans lutte contre les pandémies.
Comme j’avais un travail très axé sur les thématiques de développement, de nos discussions, est né l’idée qu’il y avait un grand manque de communications et de connaissances sur le paludisme.
Michèle Barzach est présidente des Amis du Fonds Mondial Europe qui a pour but d’alerter le public et les autorités et de rappeler qu’il faut lutter contre les pandémies.
Entre autres, la pandémie du paludisme, qui on l’oublie souvent cause 12 milliards de dollars de pertes dans les pays en développement mais aussi tue entre 1 et 3 millions de personnes par an.
Je lui ai donc proposé un projet sur deux continents, Asie et Afrique, faire une sorte d’ état des lieux de cette maladie…
J’ai commencé ce projet de mon côté en participant à des voyages de presse ou en profitant de commande sur d’autres sujets pour réaliser les premières images qui nous ont aidé à trouver des financements.
J’ai débuté alors ce travail documentaire. J’avais repéré des pays où je souhaitais travailler. Je voulais aussi aborder l’aspect mortel de cette maladie, j’ai donc travaillé avec MSF qui m’a accueilli au Sierra Leone.
Ce n’est pas la maladie en tant que telle qui m’intéresse mais ses différentes facettes.
J’ai donc abordé chaque pays avec un angle différent, par exemple pour le Burkina Faso, j’ai suivi une troupe de théâtre qui sensibilise au danger du paludisme par le théâtre avec l’ONG Plan.
En Thaïlande où le parasite présent est l’un des plus puissants, j’ai travaillé sur les problèmes de frontière et la circulation entre la Thaïlande et  la Birmanie.
En Ouganda, j’ai travaillé autour de la distribution de moustiquaire avec l’ONG Malaria Consortium.
En Tanzanie, j’ai été dans une usine de fabrication de moustiquaire.
Puis à Calcutta, j’ai travaillé avec une journaliste qui m’a aidé à trouver des malades acceptant de se faire photographier chez eux…
Ce travail sur le paludisme est terminé et se concrétise par l’exposition sur le Ponts des arts, la publication du livre (Mauvais air, William Daniels, Images En Manœuvres Editions, 2008).
Désormais, il faut le faire vivre et présenter l’exposition un peu partout.

Tu as été lauréat du 3ème prix du Word Press Photo cette année pour ton travail sur la Malaria et aussi le premier prix du Picture of the year. Cela t’a-t-il permis de nouvelles choses ?
Cela a donné un peu de garantie et de poids au travail. J’ai eu ces prix en janvier et cela m’a permis de me faire publier et de monter l’exposition peut être plus facilement.

 

Malaria, Sierra Leone © William Daniels

Malaria, Sierra Leone © William Daniels

Tu as travaillé au Mali, où le sida est un sujet tabou, tu as réussi à réaliser un grand nombre de portraits. Peux-tu nous en parler ?
J’ai réalisé un travail en collaboration avec le CESAC, la plus grande association qui lutte contre le sida au Mali en 2006. Je voulais réaliser un reportage sur les malades et les personnes qui travaillent avec les malades.
Cela a été très délicat car la stigmatisation est très dure.
C’est donc moins un travail de reportage, plus de portraits car je n’ai photographié que des gens qui ont accepté de se revendiquer comme séropositif ou le personnel du CESAC.
J’ai suivi un médecin et un infirmier qui vont chez les gens pour les soigner, où j’ai photographié ces personnes en train de travailler ou les malades chez eux. Cela m’a beaucoup intéressé et j’ai beaucoup aimé car il y avait une ambiance d’intimité. Pour découvrir la série cliquez ici.

As-tu déjà exposé ton travail en Asie ou Afrique ?
Pas vraiment.
Au Mali, tous les portraits des gens du CESAC ont été envoyés au personnel et ont été exposés au CESAC.
Le travail sur la Malaria quant à lui, est censé être exposé à Londres, Berlin et peut être aux Etats Unis.

Pour finir, quels sont tes projets dans le futur ?
J’ai gagné la Bourse de la fondation Lagardère pour un projet sur le Kirghizstan, sur une démocratie naissante… Je m’y suis déjà rendu en Décembre dernier et je vais bientôt y retourner, cet automne.
J’ai aussi envie de continuer à travailler sur des sujets liés au développement. Je voudrais poursuivre mon travail sur les pandémies mais sans le restreindre à l’univers médical qui ne me fascine pas…

 

Malaria, Uganda © William Daniels

Malaria, Uganda © William Daniels

 

Malaria, Uganda © William Daniels

Malaria, Uganda © William Daniels

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SANTE, SOCIETE | Pas de Commentaire »

Fascination au féminin

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

nterview d’Angèle Etoundi Essamba

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu
Le Musée Dapper à Paris accueille depuis quelques jours une exposition sur le thème « Femme dans les arts d’Afrique« . Pour inaugurer cette exposition et l’espace pour la création contemporaine, ce musée expose une figure de la photographie féminine camerounaise: Angèle Etouni Essamba.
A travers des séries poétiques comme  » Noire » ou « Voile« , cette retrospective nous livre un regard engagé sur la femme africaine contemporaine.
Afrique in visu a profité de cette occasion pour interviewer cette photographe qui poursuit depuis des années un travaille de longue haleine sur l’identité multiculturelle des femmes noires.Laissez vous bercer par les images de la série « Voile » révèlant avec grâce la féminité, la sensualité des femmes du continent dans un rendu épuré et esthetisant.

Elegance et Grâce © Angèle Etoundi Essamba

Elegance et Grâce © Angèle Etoundi Essamba

On vous découvre ici dans le cadre d’une exposition sur le thème « Femmes dans les arts d’Afrique » au Musée Dapper. Pouvez-vous nous parler un peu de cette exposition ?
L’expo « Femmes, dans les arts d’Afrique» qui a été conçue et réalisée par le Musée Dapper est d’abord une exposition extrêmement puissante sur l’art traditionnel, qui montre à travers près de cent cinquante oeuvres, principalement les statuettes, les statues et les masques, la diversité des représentations féminines en passant par tous les moments forts des cycles de vie.
Parallèlement à l’exposition principale, le musée met un espace à la disposition de la création africaine contemporaine, et étant donné que la femme constitue l’élément central de ma démarche, j’ai été honorée pour présenter un aspect de mon travail en ouverture de l’exposition Femmes dans les arts d’Afrique
Il y a beaucoup d’autres activités autour de l’exposition, des rencontres, des débats, des projections de films.

Pouvez-vous nous parler d’autres plasticiennes dont vous appréciez le travail ou la démarche ?
Ce sont d’abord les photographes qui me fascinent et j’ai découvert comme beaucoup, le travail des précurseurs africains tels les Seydou Keita , Malick Sidibé , Meissa Gaye , Mama Casset ,… il y a une quinzaine d’année seulement; je m’étonne toujours à quel point ces photographes étaient en avance sur leur époque, de véritables avant-gardistes.
Mes favoris restent : Man Ray, Erwin Blumenfeld, Lee Miller, (une femme !) Richard Avedon, Robert Mapplethorpe, ils ont beaucoup fasciné ma vision.
Il y a aussi les jeunes artistes africains contemporains et d’autres, qui font un travail très différent du mien et que je trouve fascinant :
Ghada Amer, Zineb Sedira, Shirin Neshat, Samuel Fosso , Boubacar Touré Mandémory, Luis Basto, Zwelethu Mthehwa, Kelechi Amadi-Obi, Uche james-Iroha, Georges Hallet, B.Akwa Betoté, Ricardo Rangel, Nicolas Eyidi, Chéri Samba, Soly Cissé. Et surtout les camerounais, Louis Epée, Hervé Youmbi, Emile Youmbi, Goddy Leye, Justine Gaga, Zambe Tiadjang, Achille Ka, Mboko Lagriffe, Hako Hankson, Guy Wouette, Max Lyonga Sako ect

 

Coup d'oeil, coup de coeur  © Angèle Etoundi Essamba

Coup d’oeil, coup de coeur © Angèle Etoundi Essamba

Vous êtes originaires du Cameroun, où vous avez vécu enfant, y avez-vous déjà mis en place des projets artistiques avec des artistes ? Et pouvez-vous nous parler un peu plus du milieu artistique camerounais qui semble très dynamique ?
Je retourne régulièrement au Cameroun pour présenter de nouveaux projets. J’y ai quelquefois organisé des workshops (ateliers de formation) et conseillé beaucoup de photographes émergeants. Mais cela se limite toujours à des projets occasionels, hors j’aimerais travailler de manière plus structuré, sur des projets où je pourrais encadrer et former les jeunes sur une période bien définie. Tout cela est en gestation.
La plupart des artistes camerounais que j’ai cité sont très dynamique et ont déjà participé à des expositions en Europe, aux États-Unis, ce qui témoigne non seulement de la visibilité de l’art africain mais aussi une reconnaissance des talents. Tous ces artistes sont très attachés au développement de leur pays, et l’expérimentent dans leur création, conscients que la notion de développement peut aussi passer par l’Art.
Malheureusement, l’art contemporain n’est pas toujours apprécié à sa juste valeur et reste encore assez mal connu au Cameroun. A part quelques rares espaces , il manque aux artistes les structures professionnelles adéquates où ils peuvent présenter leurs oeuvres et bénéficier d’une bonne promotion.
Il faut multiplier et privilégier des manifestations telles que le Festival National des Arts et Culture du Cameroun (FNACC) qui offre aussi une grande visibilité aux artistes. Organiser des débats, des rencontres, des échanges.

Vous partagez votre pratique artistique entre la vidéo, la photographie mais aussi les poèmes. Pourquoi cette volonté de rester pluridisciplinaire ?
Je crois que la création ne doit pas se limiter à une discipline. Si j’utilise d’autres médiums que la photographie, c’est justement parce que le besoin de dire les choses autrement s’impose. La vidéo fut une découverte, elle ne remplacera jamais ma photographie, mais lui apporte des éléments enrichissant. Quand à la poésie , c’est d’abord mon cœur qui parle. Je ne me considère ni poète ni vidéaste, mais je trouve que ces deux arts complètent très bien ma photographie par moments.

 

Allure  © Angèle Etoundi Essamba

Allure © Angèle Etoundi Essamba

L’image des femmes et du voile semble prédominante dans votre travail  vidéo et photo ces dernières années, un travail aux multiples symboles, pourquoi cette envie ?
Le voile reste en effet un sujet sensible , qui porte sur le rejet, le refus de la différence et donc touche directement l’identité même de l’être humain.
Ce travail sur le voile est une démarche logique de mon parcours photographique. C’est sur la femme en général et la femme noire en particulier, puisqu’elle constitue l’élément central de ma démarche. Une femme qui dément et rompt avec les stéréotypes que l’occident lui a collé à la peau.
C’est un travail qui s’articule sur le thème du voile, du foulard et du drapé, et surtout qui aborde ce thème sous un autre angle en mettant surtout l’accent sur l’esthétique et le mystique du voile.
Mais c’est surtout mon expérience que j’ai voulu immortaliser et partager, c’est à dire mon regard de femme sur ces femmes là, et surtout l’énorme fascination qu’elles ont provoquées en moi, justement par leur manière de porter le voile et de se mouvoir avec beaucoup d’élégance, de dignité et de noblesse.
Il émane beaucoup de vitalité et de fierté de ces femmes, et c’est cet aspect là que j’ai voulu célébrer.
Mettre en lumière leur beauté, leur force, leur sensualité et tout ça.
Voilà, c’est dans ce contexte que ce nouveau projet est né.
A Zanzibar, qui est une petite île mythique de l’Océan Indien, en Tanzanie, dans le Sud Est de l’Afrique. Et comme son nom très évocateur l’indique, Zanzibar ressemble un peu à un  paradis terrestre. Comme l’écrit Baudelaire, dans les Paradis Artificiels  « la-bàs , tout n’est qu’ordre et beauté, luxe , calme et volupté ». C’est vraiment ces mots qui me sont venus en mémoire, sauf que là, ce n’est pas un paradis artificiel. Le but de ce travail est aussi de changer les regards, de rompre avec les à priori et les préjugés qu’il y a autour du voile.
Et puis, susciter une réflexion sur toutes les formes d’exclusion. Le voile n’est pas que symbole de soumission, d’effacement et d’enfermement. Le voile que je montre est celui qui ose, qui invite, qui séduit, avec pudeur, finesse et sans aucune provocation.
Voilà je crois que c’est aussi le rôle de l’artiste de dénoncer, de changer les regards même si on ne peut pas changer le monde, on peut rêver de le faire.
Et le médium photographique a justement cette force parce qu’il dépasse toutes les barrières linguistiques, et devient de ce fait accessible à tout un chacun. C’est l’image seule qui parle.
Un ouvrage de 250 pages sur ce projet vient de paraître aux Editions CHEMINEMENTS.
Et une séance de dédicaces du livre se tiendra les 28 et 29 novembre à la FNAC à Aulnay Sous Bois.

Après avoir longtemps travaillé en noir et blanc très dense et profond, vous vous tournez vers des couleurs saturées et vives. Pourquoi ce soudain changement ?
En effet, j’ai un lien plus profond et plus intime avec le noir et blanc, que je maîtrise bien puisque cela fait une vingtaine d’années que je le travaille. On est plus impliqué face à une image en noir et blanc, parce qu’elle laisse libre champs à l’imagination, la fantaisie alors qu’avec la couleur, tout est figé : le rouge est rouge, le vert est vert et le bleu est bleu.
Et puis le noir et blanc est plus dramatique, il y a une force et une profondeur dans le noir et blanc qui se perd totalement dans la couleur.
Mais lorsque j’ai eu l’inspiration pour ce projet, ce sont les couleurs qui sont venues à moi et je me suis littéralement laissé imprégner et emporter par ces couleurs, je m’en suis appropriée. Je crois que tant d’exaltation ne pouvait se raconter qu’en couleurs. Et ce sont des couleurs, telles qu’elles sont perçues au quotidien, mais aussi des couleurs que j’ai re-crée.
Et puis ces couleurs symbolisent la vie, la vitalité qui encore une fois rompt avec l’ image terne et triste avec laquelle le voile est souvent associé.Quels sont vos projets à venir ?
Continuer à me laisser inspirer par mon entourage, mes vécus. La femme est une source d’inspiration intarissable, et il y a des thèmes qui touchent la femme au plus profond de sa chair que j’aimerais immortaliser à l’avenir.
Et puis j’aimerais surtout transmettre d’une manière encore plus directe aux autres mon expérience et mes acquis dans le domaine de la photographie.

Pour aller plus loin dans le travail d’ Angèle Etoundi Essamba et ainsi découvrir ses vidéos , poèmes ou de nouvelles images, rendez-vous sur son site .

 

Noire © Angèle Etoundi Essamba

Noire © Angèle Etoundi Essamba

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

« L’ombre de l’enfance », saisissante série de Malik Nejm

Posté par BAUDOUIN SCHOMBE le 28 mars 2009

Interview de Malik Nejmi

Écrit par Baptiste et Jeanne Afrique in visu
Pour lancer ce mois de la photo 2008 , Afrique in visu vous propose une rencontre avec le photographe Malik Nejmi.
Depuis un an, nous souhaitions réaliser son interview… Question de temps, de calendrier bien sûr mais aussi l’envie de partager avec vous ce travail troublant et fantomatique sur le handicap en Afrique. Malgré sa pudeur, le photographe révèle un problème méconnu du continent africain.
C’est peut-être cela la force du photographe Malik Nejmi, n’être jamais dans le pathos mais toujours dans la justesse. Saisissant ! 

Awa © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Awa © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Il y a plein de belles choses à voir pendant ce mois si dense de la photographie, mais vous n’avez que quelques jours pour découvrir l’exposition « L’ombre de l’enfance », prix de l’Académie des Beaux-Arts 2007-2008 qui se termine le 20 novembre.Nous vous laissons partir à la rencontre de Peter, Asanta, Leo, Awa et tous les autres… Ils vous marqueront.

Peux-tu te présenter brièvement et nous parler un peu de ton parcours de photographe (prix etc.)?
C’est Fellini qui disait : « Je suis un artiste indépendant, underground, européen ». Je suis un autodidacte, un banlieusard de province qui commence à vivre de sa photographie. J’ai appris la photographie au labo du lycée, j’allais à Paris faire des photos comme Doisneau, des amoureux, des envols de pigeons. J’ai fait quelques nus de mon frère, j’écrivais des poèmes et je jouais de la guitare. Nous étions une bande de jeunes artistes du début des années 90, on manifestait contre les lois De Vacquet, Pasqua.
Et puis j’ai suivi des études cinématographiques au Conservatoire de Paris et j’y ai fait un court-métrage « Aurore » qui mettait en scène le procès d’Adolf Hitler représenté par un ballon de baudruche ! Le film démarrait par ce proverbe indien « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui » qui introduit l’ouvrage de Nietzsche du même nom. Je me suis vite rendu compte que je n’irai pas loin avec ce genre de cinéma, mais cette formation (Welles, Lynch, Carné) me colle à la peau, j’aime raconter des histoires, mettre de l’imaginaire et du narratif dans le plomb du réel.

Je suis revenu à la photographie par amour du travail de Pierre Verger sur le Dahomey. Je retrouvais dan l’ethnologie la mystique du cinéma expérimental, le côté brutal des images et la transe du réel. Une forme d’enchevêtrement de possibilités, de combinaisons, de façon de retranscrire des émotions fortes, de photographier la transe par la transe, le groupe dans le groupe. Je me suis payé mon premier reportage en 1999 au Bénin, sur les traces d’un homme que je ne connaissais que par ses images et j’ai découvert l’Afrique par son passé le plus douloureux : la déportation des esclaves. A cette époque j’étais complètement fou, je voulais manger la civilisation ! J’ai vécu des histoires extraordinaires, je me suis fait piquer par un serpent en pleine cérémonie vaudou, je me suis fait un garrot avec le lacet de ma cellule et j’ai fini dans un dispensaire de brousse sur la route de Cotonou je ne sais pas comment. Je m’étais évanoui et c’est un médecin de campagne qui m’a sauvé. En quelques heures, j’ai vu ma vie défiler et c’était un film magnifique… J’ai dû revendre mon matériel au labo Nani Photo, des Chinois qui s’installaient, pour pouvoir rentrer en France.En 2001 j’ai commencé à photographier ma famille marocaine avec cette expérience africaine en moi. J’ai compris l’importance de mes images vis-à-vis de ma propre famille, dans la manière par exemple – dans un contexte culturel – dont mes proches ont pu faire le deuil de ma grand-mère au travers de mes photographies. Mon rôle de photographe s’est affirmé dans la sphère intime et colorée de cette maison familiale à Rabat. J’ai compris qui j’étais et ce que je devais faire.
J’ai par la suite proposé mon travail aux Rencontres de Bamako, et puis à M. Raymond Depardon en pensant qu’il serait peut-être sensible à mon histoire, les origines, la terre, l’Afrique, l’exil. Je suis arrivé au bureau des Rencontres d’Arles en disant « Vous savez quoi, j’ai reçu un coup de fil et il paraît que j’ai eu le « Prix Kodak ». Raymond et François Hebel ont souri, il s’est passé quelque chose de magique et ils m’ont demandé de montrer l’ensemble de mon travail, soit 94 photographies. C’était peut-être trop mais j’ai appris par la suite à montrer cette série différemment, à étirer l’installation, tout ce rapport aux distances entre « l’ici et l’ailleurs », le passé et le présent.

Voilà ma vie. Je vis à Orléans, j’ai un bureau d’où j’écris mes projets. Je fais peu d’images, jamais de planches-contact, je regarde tout à la loupe et je me dis que la vérité (si elle existe) n’est jamais loin. Je travaille sur le proche, le sensible, ce qui est là près de nous, jusqu’à ce que cette idée qui est peut-être déjà une image devienne une évidence. Sinon, ça ne marche pas. J’ai appris ça avec Malick Sidibé au Mali, en le voyant travailler. Il travaille plus en étant assis à regarder ce qui se passe au coin de la rue qu’au moment de la prise de vue où il fait son show avec ses clients !
Toutes ces rencontres, ces voyages ont contribué à mon apprentissage. Depuis j’ai eu deux enfants et désormais je travaille à travers eux, pour eux.

Peter © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Peter © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Tu as une grosse actualité pour le mois de la photo « Exposition Gurbet / El Maghreb, exil / occident lointain ». Tu présentes en ce moment une exposition commune avec Bruno Boudjelal à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Pourquoi ce choix d’exposer à deux ? Et que présente l’exposition ?
Cette exposition émane de la volonté de Françoise Huguier de vouloir traiter des migrations dans les « mutations du paysage culturel européen » et de la Cité de l’Histoire de l’Immigration de montrer ses dernières acquisitions photographiques. J’y vois là une démarche commune, une association de sensibilités de deux commissaires d’exposition, et de deux photographes Bruno et moi qui sommes sensiblement proches par les questions que posent nos images en termes de représentation de l’immigration.
Bruno montre un travail très émouvant sur la communauté turque de France dans les années 90, et moi deux séries extraites de « El Maghreb ». Je trouve que nos deux travaux réunis sont émouvants en ce sens qu’on y découvre l’approche documentaire de Bruno au moment où il va commencer à travailler sur l’Algérie, et de mon côté, deux séries séparées dans le temps où l’on peut voir mon regard évoluer, changer, et se défaire du symbolisme des souvenirs de l’enfance. Le public y trouvera certainement des clés face aux fantasmes préexistants d’une Europe qui voit son territoire en perpétuelle mutation, et qui a construit l’immigration en tant que « problème ».

Ton projet «  El Maghreb », exposé entre autres à Arles, se compose de plusieurs parties : Part 1 : retour au Pays en 2001, Part 2 : Ramadan en 2004, Part 3 : Bâ oua Salam en 2005. Ce travail très personnel est un travail de mémoire, peut-être même un travail de construction de soi, de ton identité… Peux-tu nous expliquer les étapes ?
Je pensais retracer l’histoire de mon père, et j’ai finalement écrit la mienne. Ce travail est un ensemble trois voyages, trois « retours » qui auront pour but de ramener mon père au Maroc. J’ai tout d’abord photographié ma famille, ma grand-mère dans sa maison, des détails. Et puis des scènes culturelles familiales où des cousins se retrouvent et se confrontent à leurs propres cultures. Chacun transporte ses émotions, son passé, son histoire. Il y a ceux qui sont soit disant intégrés en France mais qui vivent sur une « île », et ceux qui sont restés et qui les attendent pour l’été. Et finalement, en creux, mes images montrent deux choses : l’absence du père et la construction identitaire du fils au travers des souvenirs que je mets en scène (les babouches, la terrasse, le mouton). Au final, je me suis aperçu que j’avais tout simplement reconstitué mon album de famille, des photos où je suis petit au Maroc : les mêmes intérieurs, les mêmes couleurs, les mêmes évènements, les mêmes personnages emblématiques, les mêmes plans. Je me suis alors mis à écrire autour de ce trouble identitaire. Pourquoi moi qui ai grandi en France je possède toutes ces images du même « moi » là-bas. Qu’est-ce que cela signifie ?

En 2004 je suis retourné seul au Maroc pendant le ramadan. Je voulais avoir le point de vue des marocains sur l’Occident, m’entretenir avec ces hommes qui rêvent de partir, et travailler sur un contre-point politique à mon histoire personnelle. Je n’avais jamais fait le ramadan et je me suis fait piéger par la nuit. Je n’avais même pas pensé à ça, le ramadan se déroule principalement la nuit et toutes mes images sont affectées par cette méconnaissance. Je devais en même temps me rendre dans un village où je savais (par oralité) que mon grand-père était né. Je voulais matérialiser notre mémoire, celle du Hâjj, parce que cet homme s’est occupé de moi lorsque j’avais été envoyé au Maroc pour mon baptême. J’avais à peine trois ans et mes parents m’ont mis dans l’avion. Je suis passé saluer ma famille à Rabat, j’ai photographié la tombe de ma grand-mère pour montrer ces images à mon père et le convaincre de revenir. Ce voyage est très important, parce qu’il m’a permis de voir la famille dans un contexte bien différent de celui des grandes vacances d’été. Nous avons pu parler de choses plus douloureuses et mes tantes se sont ouvertes à l’entretien, avec courage, et parce qu’elles voyaient bien mon désir de me connaître un peu plus à travers elles.

Léo au Mali (à gauche) et Assanta au Kenya (à droite) © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Léo au Mali (à gauche) et Assanta au Kenya (à droite) © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

En 2005, nous sommes revenus avec mon père. Très peu dans sa famille et beaucoup plus au sud, dans ce village, où je crois que beaucoup de choses se sont passées entre lui et moi et les gens qui nous ont accueillis, mais dans le silence, sans en parler. Le silence résume beaucoup notre relation père-fils, et il crée des espaces de médiation pour mes photographies. Beaucoup de personnes de diverses origines se retrouvent dans mon travail, ce qui est formidable. Ce travail ne m’appartient plus tout à fait, il vit autrement.

Tes sujets sont de plus en plus engagés. Depuis quelques années tu traites d’un sujet difficile « l’Afrique et le Handicap » avec une approche très différente de ce que l’on a l’habitude de voir. Quel en a été le déclencheur et où se déroule ce projet ?
C’est l’Afrique qui m’engage dans cette voix et les rencontres que j’y ai fait. Des jeunes photographes sous-estimés que j’admire et dont j’aimerais un jour qu’on les soutienne, parce que eux sont vraiment « engagés » mais personne ne veut le dire ; et les personnes qui soutiennent les enfants et qui doivent se battre pour lutter contre des tabous, des choses tellement ancrées dans certaines croyances, qu’elles évoluent, mais trop lentement.

Le déclencheur ce sont mes enfants, souriant dans notre jardin fleuri au printemps, et le contraste avec le sujet que j’étais en train d’écrire dans mon bureau. Je suis entré à la Pouponnière de Bamako en février 2006 et j’ai vu le monde différemment, de la même manière que la naissance de mes enfants a bousculé ma manière de voir les choses. C’est toute l’histoire du Zarathoustra de Nietzsche, cet homme qui gravit sa montagne chaque jour jusqu’au moment où il aperçoit une cruche éclairée par un léger rayon de soleil. Cette vision résume le travail que je dois faire. La photographie n’est pas une simple discipline, il s’agit d’aimer ceux que l’on photographie, de les aimer vraiment et de les inclure dans notre espace de vie. L’engagement est là, le reste n’est que pur fantasme. Mes photographies, si engagées soient-elles, ne peuvent pas changer le cours des choses. Elles doivent simplement justifier ma présence dans cette Pouponnière à ce moment précis de ma vie.

Dans « Identités », ta série semble si fragile. Tu travailles avec un polaroid, en petit format. Pourquoi ce choix ?
Cette série reprend les codes de la « trash photographie », de ces photographies type AFP qui saturent nos écrans et qui obstruent les réalités. En agrandissant des photomatons que j’ai moi-même réalisé, je me suis rendu compte des limites de la photographie. J’utilise le positif du polaroïd comme un négatif que je scanne ; donc je tire sur l’image au maximum. Ces portraits sont de véritables épreuves, parce que ces enfants portent leur propre mort en eux. En échappant aux fatalités et aux mythes, ils nous questionnent sur notre « vraie » identité. La photographie d’identité, dans ce contexte précis, est justifiée parce qui nous affecte chez eux : ce sont des survivants. Ils sont déjà morts le jour où ils sont nés.

Inconsciemment j’ai inversé les codes couleurs universels  fille/garçon. Les garçons sont généralement pris sur fond rose ou clair, et les filles sur fond bleu. C’est intéressant de croiser les interprétations populaires liées à la génétique. Souvent en Afrique, c’est la mère qui est blâmée et punie d’avoir mis au monde une créature diabolique. Mais la science, elle, dit l’inverse, ce sont les chromosomes du père qui génèrent des déficiences…

Dans cette série et dans la façon dont tu l’exposes, on voit que le travail sur le texte et sur les témoignages est très important pour toi.  A côté des portraits quasi irréels ou fantomatiques, il nous permet de nous accrocher à du réel. Pourquoi avoir voulu les associer ?
J’aime la poésie documentaire, le récit et l’écoute font vibrer les images autrement, il y a comme un écho, une langueur qui résonne avec l’apport du texte et qui donne une valeur substantielle aux images, parce qu’il y a un narrateur quelque part dans l’exposition. C’est intriguant parce que le témoin n’est pas celui qui voit, mais celui qui parle.

Je veux que l’on pénètre dans l’exposition par l’historique des enfants, que l’on comprenne bien aussi les différentes approches du handicap entre le Mali et le Kenya. L’histoire de ces enfants constitue une véritable tragédie. Shakespeare peut aller se rhabiller sur le champ, je ne plaisante pas. Au Kenya, le travail de Grace Seneiya dans le district Samburu est salutaire. Elle est allée chercher ces enfants dans la savane et elle connaît presque tous les parents. Mais, de manière à ne pas blâmer la culture de ces populations, les textes nous permettent d’assimiler toute la complexité du regard sur le handicap et la différence. Au Mali, le travail de Juliette Soto est similaire, sauf que les enfants sont orphelins. Le lieu est plus dur pour eux, il s’agit d’une pouponnière avec plein de bébés dans les étages qui sont destinés à l’adoption. Ils voient des enfants partir avec des blancs.

Là, ils sont réunis. Il y a 20 portraits bruts. C’est la notion de groupe qui m’intéresse, mais dans les particularités, pas uniquement dans les différences. Le poids de la « normalité » se mesure très vite en face de ces gamins. J’attends les réactions du public.

Kadja, nurse © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Kadja, nurse © Malik Nejmi, tous droits reserves, 2008

Ce travail sur l’Afrique et le Handicap est-il terminé ou a-t-il une suite ?
En travaillant sur le handicap, je me suis rendu compte que je travaillais sur la diversité. C’est ce que j’ai dit récemment « en cherchant l’information, j’ai trouvé « l’identité ». Je souhaite prolonger ce projet sur le handicap aux enfants illégitimes en Algérie, et traiter du cas des jumeaux de Mananjary à Madagascar. Des histoires tragiques, d’un côté un contexte musulman qui exclu la mère et l’enfant, de l’autre, un mythe qui voulait auparavant que ces jumeaux soient sacrifiés. Tout cela dépasse l’entendement, tout comme le triste cas des albinos, mais je crois intimement que ces comportements ne sont pas exclusifs à l’Afrique. J’aimerais approfondir la question de la colonisation dans ses effets, la construction humanitaire a peut-être affecté le système protecteur des traditions, car comme le dit un médecin malien « tout ce qui se pose comme acte en milieu traditionnel n’est jamais gratuit », il y a un sens à tout ça.

« L’ombre de l’enfance » n’est pas un sujet facile, un travail intriguant, tu veux montrer une vision très différente de celle des médias du continent africain. Il a reçu le premier prix de la photographie de l’Académie des Beaux-Arts, est-ce une reconnaissance importante pour toi et cela t-a-il permis de le mettre en avant?
Quand j’ai reçu ce Prix il y a eu l’histoire terrible de l’Arche de Zoé. Je ne peux pas dire que cela m’a facilité la tâche, et c’est un sujet fragile et difficile à mettre en place. Ce prix à, je crois, vocation à soutenir la jeune photographie, alors c’est une bonne nouvelle pour les photographes. Moi, il m’a permis de sortir d’une histoire familiale compliquée et de retrouver l’humilité nécessaire à un tel sujet.

Quels sont tes projets dans le futur ?
Dormir…
J’ai mis de côté un projet intitulé « Entrada » qui reprend pour prétexte le parcours de mon père en 1970 en suivant l’historique de son passeport. Barcelone, Dortmund, Rotterdam, Paris. Les repérages en Espagne sont concluants et il s’agira de créer un paysage migratoire imaginaire, une grande ligne de 200 photographies qui mélangent les 4 villes. Ce territoire n’existe pas, je veux montrer l’Europe à travers le regard d’un clandestin qui débarque aujourd’hui. Un pays froid, des températures basses, des murs, et toute la sensualité et la violence mêlée des quartiers comme celui du Raval à Barcelone. Une espèce de chasse à l’homme, où tout est très rapide. Il faut voir les Sénégalais qui se font courser dans la ville, ces vendeurs ambulants qui se déplacent de festival en festival, qui vendent des cd, des lunettes, avec leurs baluchons. Je veux faire « l’enfer » de Natchwey, mais à notre porte, et démystifier cette notion de témoin en photographie. L’imposture se situe exactement là où ceux qui pensent détenir la vérité nous font croire au mythe du malheur universel, qu’ils soient photographes ou contingents humanitaires. Le monde à besoin d’être soigné, pas sauvé. Aujourd’hui à Paris ou Marseille, vous remarquerez des gens très bien fouiller dans vos poubelles. Comme l’a écrit Tahar Ben Jelloun après les évènements de Ceuta et Mellila « le désert avance », et personne n’y prête attention.

En savoir sur l’exposition « L’ombre de l’enfance »…

Pour en savoir plus sur les associations qui soutiennent le handicap en Afrique :

CENTRE SHERP (Kenya)
www.sherp.nl
\n seneiya2004@yahoo.com Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

ASSOCIATION LÉO (Mali)
www.orphelin-handicape-mali.org
\n leo-asso@worldonline.fr Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

 

Publié dans GEOPOLITIQUE, INFORMATION, SOCIETE | Pas de Commentaire »

12345
 

LE CMV |
LES ANCIENS DU CHAMPS DE CL... |
Bienvenue chez moi ! |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | consensus
| presseecrite
| lesjournalistes